Passion et Patience

(c) R. Courgeon

J’adore me faire surprendre et séduire par une histoire. J’aime murmurer « mais bien sûr, c’est lui, comment ne pas y avoir penser plus tôt ». En bien voilà, encore une fois, la magie de la bonne histoire, de la bonne intrigue, du bon fil de narration a opéré… 

La couverture m’avait déjà intriguée, par l’effet de symétrie des deux petites filles, par leurs ressemblances et, également, leurs apparentes différences. Le choix des couleurs, Rouge et Rose, sur ce fond vert à la lumière étrange, presque surnaturelle, participe au côté magnétique de l’illustration. « Viens, viens plus près, nous allons te confier notre secret… » semblent dire ces deux jumelles ingénues. Ma curiosité a gagné, j’ai ouvert le livre.

Dès les premières lignes, le coeur du récit est posé. Si les deux jeunes filles semblent rigoureusement identiques physiquement, « même yeux couleur réglisse », « même constellation de grains de beauté », leurs caractères sont diamétralement opposés. L’une s’appelle Passion, l’autre Patience, et entre elles, un homme : Gus, leur ami d’enfance.

Jumelles parfaites que personne ne confondait tant leurs caractères étaient opposés.

Et c’est véritablement là, à l’entrée de ces trois lettres, ce « Gus », que la force romanesque du texte de Rémi Courgeon prend tout son sens. Qui est donc Gus ? Un voisin ? Un ingénieur en herbe bourré de talent ? Un homme au destin incroyable ? Il faudra attendre les dernières pages pour connaître l’identité de cet illustre personnage (non, non, non, je ne vais pas vous révéler la fin, non mais ! L’idée prodigieuse est si habilement amenée, ce serait gâcher le plaisir de lecture).

Passion entraînait Patience et Patience calmait Passion.

Je vais juste vous appâter…

Au fil des pages, le narrateur nous invite dans l’intimité de ces trois enfants qui vont grandir ensemble, la tête dans les rêves, avant d’emprunter des voies différentes. 

Le voyage commence alors au moment où les rêves de Gus tentent de se concrétiser, l’homme a rendez-vous avec son destin, mais le parcours est jonché d’obstacles. Heureusement, il peut compter sur le soutien de ses deux amies, ses deux muses. Si Passion a un caractère bien trempé, Patience est plutôt d’une nature posée.

Gus passait son temps à inventer de dangereuses balançoires pour Passion et de calmes cabanes pour Patience. Inventer et construire, c’était tout ce qu’il aimait. Elles pouvaient tout lui demander.

Pour accomplir sa destinée et mener à bien ses projets de construction, Gus part à Paris et doit laisser ses deux amies. Leurs parcours prennent alors des directions différentes, mais le lien persiste au travers de leur correspondance. La furieuse Passion s’emporte contre l’incompréhension des refus qu’essuient Gus, la réconfortante et compréhensive Patience l’encourage à persévérer.

Et progressivement, l’amitié laisse la place à l’amour. Mais peut-on choisir entre l’impulsive et enivrante Passion, et la douce et sage Patience ? Choisir, c’est renoncer, non ?

Son coeur battait double. L’une n’allait pas sans l’autre.

(c) R. Courgeon

Tout au long des pages, la voix de Passion et celle de Patience se font échos, construisant au fur et à mesure la vie de Gus. Beaucoup de poésie et de tendresse dans ce texte bien rythmé, aux mots choisis avec une juste intention. Beaucoup d’habileté dans la construction narrative qui vous tient en haleine et vous saisit à la fin.

Graphiquement, c’est un plaisir pour les yeux. Les double-pages fonctionnent comme des tableaux où l’on retrouve les trois couleurs emblématiques : rouge, rose et vert. Le choix du Rouge et du Rose pour représenter les jumelles opposées est parfait. Ces deux couleurs ne sont pas associées d’ordinnaire car presque « dissonantes », or, ici juxtaposées, elles illustrent parfaitement l’opposition des tempéraments. Le vert, couleur complémentaire du rouge, semble invoquer l’harmonie, cet équilibre fragile entre les deux jumelles. Le noir et le blanc accentuent le jeu des contrastes et apportent aux événements une dimension théâtrale, presque tragique.

Patience étudia la littérature, Passion la peinture.

On peut également trouver dans la peinture de ces deux muses, une dimension féministe assez touchante, doublement incarnée : dans le parcours de Passion via un épanouissement « animal » à travers l’aventure, l’impulsivité et la lumière, dans celui de Patience  d’un jardin secret « cérébral », où la réflexion intellectuelle se cultive dans la discrétion.

Enfin, quel bonheur d’entendre l’auteur vous lire ses propres mots pour accompagner ses illustrations ! À chaque fois, cette expérience, rare et précieuse, apporte une épaisseur au texte, une musique particulière qui reste gravée profondément.

Un magnifique texte illustré à (re)découvrir de toute urgence, pour voir un parcours célèbre sous un autre angle, et surtout pour la magie d’une histoire captivante aux personnages attachants, renversante pour la poésie des mots comme celle des images. Un bijou !

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Ecouter un extrait lu par Rémi Courgeon (sur l’album retrouvez un QRcode pour écouter toute l’histoire en suivant au fil de pages ce récit fantastique, dans tous les sens du terme) 

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Auteur-Illustrateur : Rémi COURGEON
Edition : Milan – Texte illustré – 40 pages – 16,95 euros
Année : Octobre 2016

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Du même auteur chez Milan : 
– Le mystère Ferdinand 
– Blancs comme neige
– Brindille

Chez Nathan : 
– Timoto n’est pas un tigre et Timoto sait déjà bientôt nager (chroniqué ici)
– Tohu Bohu chez Nathan
– Enzo 11 ans, Sixième 11 écrit par Joëlle Ecormier 

 

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