Croquera bien qui croquera le dernier…

(Atelier NRF « Ecrire pour la jeunesse avec Jean-Philippe Arrou-Vignod – Automne 2016)

Il était une fois un prince qui n’aimait que la chasse. Le roi et la reine, ses parents, s’en désespéraient. Sauvage comme il l’était, le prince ne trouverait jamais d’épouse.

Un jour qu’au fond des bois il poursuivait un cerf, le prince pensa sa dernière heure arrivée. Contournant un grand chêne, il tomba nez à nez, ou plutôt nez à pied, avec un Ogre terrifiant.

– « Hmmm, ça sent la chair fraîche et délicate par ici ! Juste ce qu’il me faut pour agrémenter mon souper de ce soir », rugit l’horrible Géant à travers les cimes des arbres.

Projeté par le souffle du monstre contre le chêne, le Prince se cogna la tête et s’évanouit. D’une main presque délicate, le colosse poilu et malodorant ramassa le Prince endormi. Il le jeta dans sa sacoche, comme une poignée de champignons.

– « Ah, belle prise aujourd’hui ! Ce spécimen est parfait pour mon ragoût de vers de terre », dit l’Ogre en repartant à grandes enjambées en direction de sa caverne.

Réveillé par les secousses du voyage, le Prince se demandait où il était. À travers un petit trou dans la toile de la sacoche, il aperçut les arbres minuscules au dessous de lui. Terreur ! Il était prisonnier de l’Ogre. Bien qu’il sauta comme un diable dans tous les sens pour tenter de s’échapper, le sac resta fermé. L’Ogre arriva chez lui.

– « Libère moi, libère moi, » supplia le Prince.

– « Ah, mais il n’en est pas question, nom d’un petit gnome, tu es bien trop appétissant »,

répondit l’Ogre en plaçant son trophée dans une petite cage en haut d’une grosse armoire.

Il faisait si sombre dans la caverne que le Prince ne voyait pas même le bout de son nez. Si ses yeux ne percevaient rien, ses narines, elles, étaient agressées par des relents pestilentiels. C’est bien simple, il pouvait à peine respirer tant une immonde odeur de pourriture envahissait la pièce.

– « Pouah, ça sent la vieille morue moisie par ici », cria-t-il, les mains sur son nez.

– « Qui ose parler ainsi dans ma cuisine ? » hurla l’affreux bonhomme, un vieux chandelier à la main.

Ebloui d’un coup par tant de lumière, le Prince n’en croyait pas ses yeux : l’Ogre n’était pas un Ogre, mais… une Ogresse. Plus laide que la plus laide des sorcières. Ses cheveux sales étaient hirsutes, sa robe ressemblait à une grande serpillière rapiécée maculée de taches douteuses. Et, de son nez cabossé, sortait une forêt de poils noirs qui s’agitaient comme des tentacules à chaque expiration. Effroyablement repoussant !

– « Alors mon mignon, tu fais le malin, mais maintenant c’est l’heure de passer à la casserole. Allez plouf, un petit tour dans la marmite ! » dit l’abominable femme de la caverne.

– « Madame l’Ogresse, fit le Prince d’une voix mielleuse, regardez-moi, je suis tout maigre. Je n’aurai aucun goût si vous me cuisinez aujourd’hui. Pour que je sois encore plus savoureux, il faudrait que je mange de ces fameuses noix fraîches. Celles qu’on trouve uniquement au fond des bois de la région nord. C’est évident, à la cuisson, cela rendra le ragoût encore plus délicieux », inventa le Prince.

– « Mais on ne trouve ces noix qu’à une journée de marche d’ici ! grogna la Laide aux dents tordues. » Elle tenta de réfléchir un instant. Cet effort lui fut pénible. « D’accord, j’y vais. Mais demain à mon retour, je te croque ».

L’Ogresse était aussi bête que vorace. Elle prit son panier et se mit en quête de noix fraîches dans la forêt. Soulagé, le Prince s’endormit.

Le lendemain soir, l’Ogresse, très essoufflée, revint à la grotte, avec dix noix dans son panier.

– « Nom d’un farfadet, maintenant je te croque, ma biscotte ! » chanta la bougresse en posant la cage du Prince sur la table, près de sa marmite.

– « Dix noix, c’est bien peu et bien fade. Il faudrait quelques épices pour relever le mélange », lança le Prince sournoisement.

– « Ma foi, tu as raison, dit l’Ogresse. Il faut que je t’assaisonne. »

– « Les meilleurs clous de girofle se trouvent en haut de la montagne, à l’est, paraît-il », reprit le Prince.

– « Corne de mammouth, cette montagne est à deux jours de marche ! », ronchonna l’immense hideuse. Après quelques secondes de réflexion douloureuse, elle répondit : « D’accord, j’y vais. Mais à mon retour, je te boulotte ».

L’ogresse était aussi stupide que gourmande. Elle prit son panier et se mit en quête d’épices vers la montagne. Soulagé, le Prince s’endormit.

Deux jours après, la terrible Géante à verrues, épuisée, revint à la grotte. Dans son panier, on ne comptait que trois clous de girofle.

– « Nom d’un cancrelat, maintenant je te croque, ma cracotte ! » fredonna la bougresse en ouvrant la petite porte de la cage.

– « Trois clous de girofle, c’est bien peu et bien amer. Il faudrait quelques fruits juteux pour adoucir le mélange », dit le Prince malicieusement.

– « Ma foi, tu as encore raison, dit l’Ogresse. Il faut que je te caramélise. »

– « Les meilleures fraises des bois sont de l’autre côté de la vallée », souffla le Prince en refermant la porte de la cage.

– « Barbichette de chauve-souris, c’est à une semaine de marche d’ici ! », trépigna le laideron sur échasses. Même si son estomac la tourmentait bruyamment, l’Ogresse tenta de prendre quelques minutes pour méditer. Sous l’effort, elle se mit à loucher. « D’accord, j’y vais. Mais à mon retour, je te déguste ».

L’Ogresse était aussi idiote que gloutonne. Elle prit son panier, une couverture et une grosse miche de pain pour la route. Le dos tourné, elle ne vit pas que le Prince avait coincé un clou de girofle dans la porte et bloquait ainsi la fermeture.

Avant de partir, l’Ogresse s’approcha de la cage et colla son nez près du visage du Prince.

– « Viens donc un peu plus près que je te renifle. Dis donc, tu n’as pas le même parfum que d’habitude, toi. »

D’un bond, le Prince surgit de la cage et claqua la porte sur le nez de l’Ogresse. Elle hurla de douleur. Un cri à faire trembler la caverne. De rage, et le pif cramoisi, elle l’attrapa d’un coup sec.

– « Pétard de têtard, cette fois je te croque », cria-t-elle en portant le Prince à sa bouche baveuse.

À l’instant où la tête du Prince toucha les lèvres de l’Ogresse, un grand « POUFFF » retentit dans un nuage de fumée bleue. L’Ogresse venait par erreur d’embrasser le Prince.

Comme par magie, celui-ci se transforma… en un gigantesque Ogre ! Tout velu !

Le coup de foudre fut immédiat.

L’Ogre et l’Ogresse vécurent très heureux et eurent beaucoup de petits Ogrillons.

 

(c) L. Rusticoni – Automne 2016

 

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