Tu reverras ton frère

J’aime les formats courts, ces textes intenses portés par une écriture ciselée qui vous prend dès les premières lignes et qui vous embarque immédiatement au plus près de ce que vivent les personnages.

Après « Son héroïne », Séverine Vidal revient dans cette collection de nouvelles percutantes où le récit initiatique raconte un moment charnière dans la vie des protagonistes.

Billie court dans la rue. Elle veut absolument rattraper ce garçon au bonnet vert fluo, ce jeune garçon à l’allure si familière. Mais il monte dans le tram et disparait. Billie, bouleversée, appelle sa jeune sœur Ava. Elle pense avoir retrouvé Jules. Leur frère. Disparu depuis 10 ans.

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T’as vrillé

« C’est une balafre, aimer »

Danaël, 17 ans, cheveux longs décolorés et oreille piercée par amour se consume pour l’insaisissable et enchanteresse Florine, son « égratignure ». Reliés par Polly de Nirvana : direct le coup de foudre. Illumination, aveuglement, désillusion. Car, même s’il est consommé, cet amour n’est pas réciproque. Danaël part en vrille, totale, fatale.

C’est l’histoire d’un premier amour, un crush obsédant, qui ravage et qui ronge. Une connexion hypersensible mais à sens unique, une passion déchirante qui fissure et laisse des traces, une dévotion aliénante qui vire à la possession, violente.

« T’es un peu perché. »

Au fil des pages, on suit les pas chaotiques de Danaël, papillon de nuit qui s’est brûlé le cœur. On respire à son rythme, avec difficulté parfois, tant l’atmosphère moite de cette brume environnante invite au malaise. C’est un monologue intérieur, une confession où le narrateur s’adresse directement à nous par intermittence, une voix envoûtante et dérangeante qui prend le lecteur/la lectrice par la main puis à la gorge.

Si l’on se laisse séduire au tout début par sa naïveté vulnérable devant cet amour non partagé, on glisse vite dans l’effroi face à la folie glaçante dans laquelle Danaël sombre, froid, détaché. Sidération.

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Novak et Scarlett

Novak court. La nuit. À sa poursuite, le danger incarné par deux hommes. Panique. Seul aide, son brightphone tant convoité et Scarlett, son IA. Il ne veut pas déconnecter, il veut la sauver, mais le danger, c’est elle.

C’est demain, c’est aujourd’hui, c’est un présent. Récit de l’imaginaire ? Si peu… Si proche. Tous reliés à des écrans, tous augmentés et assistés par le virtuel, tous coupés de la réalité ? Tous au bord du gouffre.

Un texte comme un souffle court, pulsé comme un dernier battement de vie, dernier espoir avant le chaos.

Réminiscence immédiate du film HER et de la voix de Scarlett Johanson, forcément, les temps concordent.

Récit d’anticipation ? Chronique d’une mort annoncée du réel en proie au virtuel. Malaise. Sursaut éphémère de conscience. Replongée direct dans le pixel.

Sortir de l’écran et ouvrir les yeux. Réapprendre l’essentiel. Éloigner la fascination. Voir avec le coeur.

« Une vie passée à caresser une vitre. »

Et toi ?


Auteur : Alain DAMASIO
Edition : Rageot, 40 pages, 4,90 euros
ISBN : 9782700264340

Année : Première parution 2014, nouvelle parution Mars 2021.

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Outrageusement romantique

Nouvel opus dans la collection Court Toujours et toujours aussi réussi. Prêt à plonger ? On plante le décor : un adolescent traine ses 14 ans en vacances en bord de mer. Pour amplifier le spleen : la pluie, des parents et une petite sœur pénibles, « ma mère a la force de persuasion des marées. De l’érosion ». Et l’ennui, le sentiment de décalage, d’être hors de cette vie, l’introspection. « Cet été-là, le soleil semblait avoir disparu du monde. »
Quand soudain, le choc, la rencontre d’un regard, celui de l’énigmatique Louise, inoubliable, absolue. Tout est chamboulé. Romantique ? Oui, et alors ! En secret avec Louise, il apprend la guitare ; il rêve à cet amour naissant qui l’obsède.

Ensemble, ils se complètent, ils s’accordent si bien selon lui, même si les parents ne s’en rendent pas compte. Une attirance mystérieuse, troublante, entre rêve et réalité, entre fantasme et souvenir, entrainés l’un par l’autre par l’envoûtante Chaconne de Bach. Et puis un coup de tonnerre ! Palpitant !

Je suis fan du format « nouvelle » qui embarque dès les premières lignes et promet un rythme soutenu vers la résolution d’une tension souvent « dramatique » (au sens théâtral) en peu de pages. Exercice difficile mais remarquablement réalisé par Manu Causse portant la voix de cet adolescent frappé par un coup de foudre. Pas de prénom, cela pourrait être vous ou moi, un choix qui implique encore plus le/la lecteurice. Et quel titre ! Le ton un peu sarcastique de cet ado mal dans sa peau sonne juste et prend le cœur, puis la tension monte d’un cran. Comme un éblouissement, le texte prend un autre éclairage lorsqu’il est question de Louise, l’espoir est là, le désir s’éveille, la confession du trouble qui prend ce jeune garçon et le dépasse touche par sa sensibilité.

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Le trésor

Je suis fan de nouvelles, de courts textes vifs qui prennent par la main en quelques mots et qui offrent un voyage intense. C’est ce que j’aime dans cette précieuse collection Petite Poche. Un petit format pour une grande émotion, directe.

Une couverture dorée, un titre évocateur de mystère et l’assurance d’une plume habile pour être transporté, et hop ! Direction un monde un peu brut, entre les collines d’une décharge fantasmagorique, auprès d’un enfant un peu « perdu » livré à lui-même dans cette jungle moderne : Bo.

Il fait chaud, les mouettes piaillent, il faut survivre. Chercher l’objet inédit qui plaira au chef sous cette Grande Tente pour récolter de quoi se sustenter. Ce n’est pas simple, souvent des coups dans l’eau, des débris inutiles, des « salopris », qui ne rapportent rien. Trouver la perle rare, le trésor ultime qui fera briller les yeux du chef et réchauffer l’estomac, c’est la quête de tous. Et puis un jour, Bo découvre un drôle d’objet parmi les détritus, un tuyau gondolé qui fait « Tongonkongonk », un « trézor », c’est sûr… Il n’imagine pas à quel point. Je vous laisse le plaisir d’aller découvrir ce trésor et la douce âme de Bo.

Un magnifique texte, construit délicatement et à l’effet implacable. Une puissante stimulation de l’imaginaire ! On est pris par le charme fragile de ce Bo, de son univers, de sa langue particulière construite de mots sonores (« décentaine, feross, chemoi »). La tension jusqu’à la fin est habilement tendue. Les images se multiplient au fur et à mesure de la lecture et j’y étais dans cette décharge inquiétante, sous cette Grande Tente, dans cette grotte mystérieuse.

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