Ma vie de dico

Chacun entretien une relation particulière avec l’objet livre : un lien avec l’histoire lue avant de s’endormir, le premier ouvrage reçu lorsqu’on commence à lire seul ou bien même ceux de l’école.

Il est un livre magique dans la vie de Mymi Doinet qui fut un déclic dans son amour des mots et transforma sa vie : le dictionnaire. Et c’est cette merveilleuse rencontre qu’elle évoque ici dans ce roman Première Lecture plein de sensibilité, en donnant la parole à ce livre fondateur.

Décor : la librairie des Mots Rêveurs, tout un programme ! Comme pour « Le piano de Pavel », le narrateur est un objet. Un parti-pris original : que diraient les livres que nous feuilletons ou ceux qui restent au fond de nos bibliothèques s’ils pouvaient parler ? Cela ouvre l’imaginaire !

Tout frais arrivé de l’imprimerie, notre dico se retrouve bien placé dans les rayonnages près de grands classiques : Max et les Maximonstres, le Petit Prince, Les Trois Brigands… De jolis clins d’œil et hommages à la littérature Jeunesse que l’on va retrouver tout au long du récit, au travers de titres de livres directement évoqués (L’homme à l’oreille cassée, Journal d’un chat assassin, Momo, petit prince des Bleuets…) ou via les noms de personnages secondaires (le Chat Pitre, Robin, Wendy, Garfield).

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Âge tendre

On l’attendait avec impatience, la nouvelle création effervescente de Clémentine Beauvais ! Et, encore une fois, le plaisir est au rendez-vous. Pour paraphraser Valentin : « Mes impressions ont été : positivement positives à la lecture de ce subtil ouvrage. »

Un cocktail d’humour et de réflexions sur notre société vu par un adolescent, ok, mais ce n’est que la partie émergée de cet iceberg littéraire. Car au fil des pages, la voix du narrateur va se métamorphoser et ouvrir la porte sur une profondeur intime qui bouleverse. Il est question d’adolescence et de vieillesse, de mémoire et d’identité, de relations intergénérationnelles, de la place qu’on essaye de se faire dans la société, du regard des autres sur ce qu’on est, du bonheur à construire et à reconstruire. « Tout est sur l’amour, le temps, la perte des choses. »

La Présidente de la République l’a décidé : tout élève doit faire, entre sa 3e et sa 2de, une année de service civique quelque part en France. Valentin Lemonnier, sensible et facilement déstabilisé en « société », se retrouve contre toute attente dans un centre pour personnes âgées atteintes d’Alzheimer reconstitué pour ressembler à un village des années 60. Panique pour Valentin qui, plongé dans cet univers totalement désarçonnant, va se mettre lui-même dans une situation impossible : trouver un sosie de Françoise Hardy qui viendra chanter « la maison où j’ai grandi » pour une pensionnaire, Mme Laurel 😉

Facile pour quelqu’un qui prétend être fan total de la chanteuse (alors qu’il n’en a jamais entendu parler.) Et pourtant, le pouvoir de la voix de Françoise va être un extraordinaire élément déclencheur dans la vie de Valentin.

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Radium Girls

Depuis quelques temps, cette BD réalisée aux crayons de couleurs dans 2 tons de camaïeu violet et vert me faisait de l’œil. Le sujet m’interpellait également.
Tout le monde associe le radium à Marie Curie et son mari, et la vulgarisation de l’origine de cette découverte avait été brillamment faite au théâtre avec « Les palmes de Monsieur Schultz »,  mais peu de récits témoignent des conséquences de l’utilisation de ce nouveau matériau.

Plongée dans les États-Unis des années 1920, où l’élément miracle baigne l’Amérique de son aura phosphorescente. On va suivre le destin de Edna, Grâce, Katherine, Mollie, Albina et Quinta dans leur atelier où elles peignent minutieusement des cadrans de montre avec cette peinture si spéciale qui permet de lire l’heure dans le noir.

Une peinture qui s’avère toxique, mortelle.

Complète immersion dans cette période des années folles où le sujet de la condition féminine est bouillonnant : accès au travail, libertés, droit de vote, sexisme, puritanisme. Beaucoup de messages traversent le récit au-delà du témoignage du destin de ces femmes condamnées à leurs dépends, inscrivant ainsi cet album dans l’actualité.

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Alma

Tome 1 – Le vent se lève

« Elle comprend que ses souvenirs étaient à l’échelle de sa taille d’enfant. Le monde qu’elle découvre n’a pas de fin et l’horizon recule à chaque fois quelle avance. »
 
À chaque roman, album, nouvelle ou conte, la musique des mots de Timothée de Fombelle vous happe et vous transporte vers un voyage dans l’imaginaire, toujours aussi intense. Il est pourtant question ici de réalité, sombre, où la fiction percute l’Histoire.
Le récit part des pensées d’Alma, une jeune fille en Afrique, projetée, malgré elle, dans un périple tragique, mêlant son passé, son présent et son avenir.

Encore une fois, l’alchimie des mots de Timothée opère. Dès l’annonce de cette trilogie, le cœur des lecteurs a battu un peu plus fort, répercutant comme un écho collectif l’appel d’une aventure hors normes qui les attendait, entre les lignes, aux côtés de deux héros au destin mêlé. Mais au sujet lourd et source de débats.

1786. Le vent se lève sur l’avenir d’Alma, le jour où son petit frère Lam disparaît. Quittant immédiatement sa famille et sa vallée d’Afrique qui la protégeait du reste du monde, celle dont le nom signifie Liberté se lance sur ses traces. Elle doit le retrouver, un grand danger le menace, elle le sent. Sa force la guide, bien que tout ce qu’elle va traverser soit entièrement nouveau pour elle : le danger, la violence, l’injustice. Mais ce n’est pas la peur des chasseurs d’hommes qui l’arrête, ni les intempéries d’un océan effrayant, ni les cris des captifs qui résistent. Ses yeux noirs brillent toujours intensément, comme le témoin d’une force intérieure qui la tient debout, coûte que coûte.

Au même moment, un jeune homme déterminé embarque sur un navire de traite en Europe avec une quête mystérieuse. Joseph et sa malice, ses tactiques pour conserver la confiance du terrible capitaine de La Douce Amélie, sa volonté au péril de sa vie vers cette « terre » promise, secrètement enfouie, en lui, dans son histoire. Houleuse traversée au cœur de ce commerce triangulaire dont l’histoire glaçante parait peinte sans filtre.

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Son héroïne

Quel talent pour dire en quelques mots subtils la force destructrice de l’emprise ! Un tour de force déjà brillamment réussi avec le précédent « Des Astres ».

Toute la puissance de ce court récit happant tient à la construction du caractère des personnages et de l’intrigue. On ne se méfie pas, on se laisse entrainer, par innocence, comme Jessica qui ne voit comment Rosalie s’insinue progressivement dans sa vie. C’est froid de machiavélisme inconscient car certes la prédatrice a choisi sa proie, mais c’est pour son bien, pour la sauver : la mission d’une vie. Et la mécanique pour atteindre son but est bien huilée.

Tour à tour dans l’esprit des deux protagonistes qui se découvrent et s’entrechoquent, le lecteur / la lectrice suit le cheminement par ressentis interposés, lui donnant à voir les deux côtés du miroir, impuissant.e face à la toxicité de la relation qui est en train de se mettre en place. L’obsession de Rosalie, sa Jessica, son « héroïne », dans tous les sens du terme.

C’est troublant de justesse, glaçant de réalité. Un cauchemar éveillé dont on voudrait extraire Jessica. Une lecture en apnée, écoutée en mode audio pour plus d’immersion dans le texte, et qui vous prend telle une vrille, creusant profondément pour s’enfoncer insidieusement dans les limbes de la folie. Coup de cœur !

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