Car Boy

(c) Thierry Magnier
(c) Thierry Magnier

Il y a des rencontres qui marquent… comme celle avec le dernier roman d’Anne Loyer « Car Boy ».

La lumière de l’aube sur la couverture m’avait déjà séduite, comme une invitation à assister à la naissance d’une histoire hors du commun, à vivre une aventure extraordinaire. Et j’ai ouvert le livre !

Fonce !

Il y a des mots qui vous alpaguent d’un coup, un style, un ton. Comme un coup de foudre. On est pris, on sait qu’on va aimer, qu’on va vibrer. On lit « Fonce ! » On entend « Action ! » et le film commence ! On a hâte d’aller au bout de l’histoire et en même temps on ne veut pas que ce soit une sortie trop rapide. On déguste, on prend le temps de se perdre dans les bras et les pensées des personnages, si attachants, si bouleversants, si humains. 

Son cri se perd dans le paysage qui s’enfuit. C’est quoi la vie finalement ? Une voiture, une fille et une route. Droit devant. 

Et on embarque dans ce road-trip comme un road-book ! Raphael : un gamin de quatorze ans, un cabossé de la vie, déjà, est propulsé au cœur d’une casse, énigmatique clinique de la tôle froissée : « le paradis des abîmés ».

Le paysage déglingué et cabossé collait tellement bien avec celui que j’avais dans le coeur que ça pouvait pas être un hasard.

La vie ne l’a pas loupé : sa mère est morte et le voilà confié malgré lui à ce père, un inconnu qui vit dans cet « hôtel pour épaves ». Deux femmes vont tenter, chacune à leur manière, de lui redonner le goût de vivre, de tenter de le ramener à la surface. Mylène, la fille du « tôlier », magnétique avec ses fougueux dix-sept ans et terriblement troublante, une âme-sœur écorchée vive. Kathia, la petite voisine de l’autre côté de la route, huit ans à peine et la maturité d’un sage, un hymne à la vie malgré son fauteuil roulant.

Mylène. Le miracle dans le sordide.

Kathia, c’était un vrai rayon de soleil au milieu de la poussière. (…) La gamine m’a adopté tout de suite, sans réserve, sans questions superflues, entièrement habitée par l’action qui la faisait pousser ses roues dans le sens de la vie.

Première découverte d’Anne Loyer pour moi, au-delà des albums. Une révélation tant le portrait dressé de cet ado blessé est puissant et lumineux. Si le thème de l’adolescent qui se cherche peut paraître « classique », rien ne l’est dans le style, dans l’écho du poids de chaque mot, dans cette musique intérieure hurlant le malaise du manque de repères, criant la douleur de l’emprise du doute et les atermoiements d’une personnalité à fleur de peau qui se construit à chaque minute. Les mots défilent à toute allure, des mots crus plein les yeux qui vous crèvent l‘imaginaire en moins de deux. Des cris étouffés de mal-être : la fureur de vouloir comprendre, pour survivre. Et les images s’ancrent plus profondément à chaque page, au rythme de la respiration bancale de cette jeunesse qui brûle.

Quinze ans sans père, ça vous forge un caractère… faut croire que quinze ans sans fils aussi. Tant pis.

Au coeur de ce cimetière de ferraille, des odeurs métalliques, des couleurs éblouissantes, des relations électriques, une haute sensibilité à chaque page. Le rythme cardiaque du lecteur s’accélère, calant ses pulsations sur celles de Raphaël. 

Un morceau de tôle en travers du coeur.

J’ai intensément aimé. Tant de justesse dans le choix des mots comme dans la construction narrative, avec un premier chapitre « flashback » tel un arrêt sur image sur l’instant fondateur, que l’on retrouve ensuite et qui éclaire tout. Un ton juste, une écriture ciselée qui sonne juste, à la hauteur de cet adolescent qui se raconte sans se la raconter. Une immersion brute dans sa conscience qui tâtonne, ses coups de gueule et ses coups de cœur, ses gamelles et ses petites victoires, cette marche périlleuse au bord du précipice du monde adulte. Un livre comme une respiration : au souffle court et haletant quand Raphaël se rebelle, aux pauses d’inspirations profondes quand ses méditations et ses doutes l’invitent à temporiser pour mieux comprendre, en apnée à la limite de l’asphyxie quand il lutte pour remonter à la surface de son ébauche de vie et qu’il manque d’oxygène.

J’y ai ressenti la révolte bouillonnante de Lebrac dans La Guerre des Boutons, insoumis ; celle de Kamo chez Daniel Pennac, intelligent et sensible ; ou encore celle de Holden dans L’Attrape-coeurs de Salinger, marginal et impulsif : un portrait authentique des fluctuations de l’humeur adolescente.

L’écriture, précise dans le moindre détail pour retranscrire chaque émotion, est très visuelle, très cinématographique, apportant ainsi une réelle épaisseur au récit et stimulant tous les sens du lecteur.

La pièce a semblé respirer. Moi aussi.
(…) Une carlingue grise dont le capot bouffait la terre.

Les dialogues affutés sont percutants, parfois cinglants, vous giflant presque le visage par la force de leur répartie.

Le rectiligne vaut mieux éviter si tu veux atteindre ton but.
(…) Il a rangé ses insultes sous son capot et ça me repose.

Un roman pour la jeunesse, sans aucun doute. Un ROMAN, tout court, pour tous. À lire de toute urgence !

Et la route défile sous mes roues. Et ça me fait un bien fou, comme si j’imprimais sur le bitume un espace infranchissable entre moi et cette nuit de merde.

(…) J’avais presque oublié que le monde est planté de murs.

Auteure : Anne LOYER
Edition : Thierry Magnier – 144 pages – 11 euros
Année : Février 2017

Lire un extrait sur le site des Editions Thierry Magnier


De la même auteure : 
Chez Nathan Jeunesse
– La collection des aventures de Kimamila Chez Bulles de Savon

Chez Bulles de Savon
– Ma chère Georges Sand 
– La série Hisse et Ho (Le Phrase Mystérieux,  Plume Noire, Centaure Sauvage)
– La marque
– Un été à histoires
– Maman est un oiseau

Chez Frimousse
– Ultra Violette
– La Série des Dinos avec Ingrid Chabbert

Chez Alice Editions
– Happy-End
– I comme Iris 
– La Belle Rouge – Alice Jeunesse
– Comme une envie de voir la mer – Alice Jeunesse
– La Mélody du Bonheur 

– La petite enquiquineuse et le vieux Géant chez Les P’tits Bérêts
– Candy chez Des ronds dans l’O

– La série Bisbille chez Les Petits Bulles
– Max et Rachid et Quel cirque ces vacances chez Kilowatt
– Lucien le magicien chez Tourbillon
– Toi Vénusienne, moi Martien et Le mur chez A pas de loups


(c) DR
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INTERVIEW : Anne LOYER nous parle de la naissance de son roman Car Boy ainsi que des livres qui ont marqués son enfance.

La Licorne à Lunettes : Tout d’abord un immense merci, j’ai intensément aimé vibrer aux côtés de Raphaël, ado froissé propulsé dans cette casse. Ce roman parle de l’adolescence, de ses doutes et de ses espoirs. Une étape de la vie parfois violente, véritable quête d’une identité en devenir. Comment vous est venue l’idée de cette histoire ?
Anne Loyer : Avant même de savoir que Raphaël allait naître sous ma plume, je savais que j’allais écrire un roman ado se passant dans un casse autos. La genèse de l’envie se tient là, dans ce décor particulier qui sert de toile de fond à mon texte. Ces endroits déglingués me fascinent et me hantent depuis longtemps, je savais qu’un jour j’écrirais quelque chose en rapport avec ces pyramides de tôles froissées. Et c’est au milieu de ces carrosseries démolies, de ces destins cassés, que j’ai tissé mon histoire, au fil de la plume, avec le désir de décrire un parcours brisé qui en croiserait d’autres… L’adolescence qui se cherche, se heurte de plein fouet à certaines réalités, me semblait bien correspondre à ce paysage. Et puis au milieu des débris, il y a souvent des trouvailles qui font surface, étonnent et donnent une chance à l’espoir. 

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