Grand silence

Depuis sa sortie en juin dernier, ce livre me hante. Beaucoup d’avis enthousiastes, des libraires, des lecteurs et pourtant un malaise qui persistait.

Une peur, plutôt. La peur de se confronter à un sujet si grave et qu’il ne faut pourtant absolument pas taire : les violences sexuelles commises sur les enfants.

La postface de Théa Rodjzman est édifiante, les chiffres sont insupportables et pourtant ce roman graphique a trouvé la manière d’aborder le sujet sans voyeurisme ni violence. 

« Sur une île inconnue où vivent des humains qui nous ressemblent, une sorte d’usine géante œuvre depuis toujours. Cette étrange usine a pour mission d’avaler les cris rendus muets des enfants. Elle s’appelle Grand Silence… »

Dès les premières pages, le ton est donné, un parti pris chromatique enveloppant, parfois inquiétant, parfois bienveillant, toujours empreint d’intelligence. Ce « conte » tel qu’il a été défini par l’autrice traite ce sujet si délicat et grave sans brutalité ni complaisance.

Un ouvrage puissant qu’il est nécessaire d’ouvrir pour se plonger dans ces douleurs dont on étouffe les cris et nous aider à libérer la parole, la voie/x qui permettra de dire l’indicible, de dénoncer l’insupportable, d’ouvrir les yeux sur une réalité qui ne devrait pas l’être.

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Ressac

Comme souvent les livres sont des refuges, des portes ouvertes sur l’ailleurs, le merveilleux, l’intime, l’infini. C’est ainsi que j’aborde la lecture, un voyage immobile, souvent salutaire. L’occasion d’une pause en bord de mer fut idéale pour plonger dans ce récit qui m’intriguait et m’attirait après quelques échos.

Ressac… Le titre interpelle, ses sonorités évoquent ce bruit des vagues qui « caressent » sable comme roche. La contemplation de la mer, cet horizon palpitant, m’a toujours permis de me recentrer. Et forcément, ce texte m’a touché.

L’autrice-illustratrice confie ces quelques jours de retraite choisie dans un monastère en Bretagne, une décision personnelle, nécessaire, vitale. Se retrouver face à soi, en soi. Prendre le temps de s’arrêter sur l’essentiel, loin de la vie trépidante, du quotidien parfois toxique, des tumultes.

5 jours, c’est peu et c’est beaucoup. 5 jours, confiés l’un après l’autre, au rythme de méditations intérieures et de marches aux alentours d’un couvent quasi mutique. L’occasion de s’interroger sur l’essentiel, suite à l’accident de ce beau-père pivot tant aimé qui dérive et la déroute, sur le passé, l’avenir, l’écriture.

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George Sand – Fille du siècle

Quelle vie ! Quelle fresque historique et humaine ! Quelle personnalité ! Quel engagement et quelle détermination !

Ma rencontre avec George Sand date de l’enfance, de façon détournée via la vie de Chopin dans un vieux livre-audio où Francis Huster évoquait notamment leur passion. Puis, la rencontre littéraire avec La petite fadette et la Mare au diable, forcément, comme beaucoup. Et ces deux tableaux connus, Aurore Dupin une fleur dans les cheveux par Auguste Charpentier et George Sand en veston par Eugène Delacroix. Mais finalement, je connaissais peu cette femme d’exception.

Dans ce roman graphique complet et très documenté, Séverine Vidal retrace avec beaucoup de tendresse et de réalisme cette vie de libertés, sociale, politique, amoureuse, littéraire… Dès la première page, le rythme est donné, la famille d’Aurore quitte l’Espagne pour retrouver Nohant, la tension de la guerre est bien palpable, une urgence se dégage de ces premières planches, un désir de vivre intense, et c’est ce qu’on ressent tout au long de cette biographie, cette force de vie qui anime celle qui deviendra cette autrice engagée, figure de l’émancipation des femmes et du peuple.

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Décomposée

Piquée au vif
par l’arrivée de Clémentine Beauvais dans la collection L’iconopop,
ma curiosité fût plus que récompensée.

Harponnée par l’idée que la célèbre « Charogne »
décrite par Baudelaire dans ce poème fondateur puisse prendre la parole,
j’ai été envoûtée par cette voix profonde si incarnée.

Au détour de ce sentier, Charles et sa muse Jeanne croisent une carcasse en décomposition. Mais ce sont les mots de cette être pourrissant, dont les bêtes grignotent les miettes et que la nature avale inexorablement qui nous arrivent. Cette voix qui « dit » Grâce. Littéralement. La voix de cette femme déterminée, Grâce, qui, du fond du peu de chair qui lui reste, confie sa vie à cette âme sœur inespérée, Jeanne.

Jeanne écoute la voix de Grâce, dévouée à la cause des femmes, qu’elle a l’impression de comprendre, étape de vie après étape de vie. Depuis la brutalité de l’enfance où elle est un rempart pour ses petites sœurs, l’arrivée en ville dans une maison close où « ces amies sont comme des sœurs », ses talents pour manier l’aiguille en tant que couturière de tissus le jour et réparatrice de chairs la nuit, ou encore bouleversante faiseuse d’anges et grande griffue vengeresse des oubliées. Une vie de sacrifice. Une voix criante de liberté.

Il n’y a pas de plus intense voyage que celui que permet le pouvoir de l’imaginaire dans l’écriture. Quel point de vue brillant, quelle virtuosité dans l’enchâssement des récits : confidence personnelle, souvenirs, dialogues entre les personnages, mêlant roman, polar et théâtre. Le tout cadencé par le rythme des vers libres, dont les sonorités entrent subtilement en résonnance et dont la musicalité est renforcée par les jeux graphiques de la mise en mots. Jubilatoire ! Un texte habillement ciselé qui se lit, s’écoute et s‘admire comme une œuvre multisensorielle.

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Ne m’oublie pas

En exergue, une citation du roman Les Années d’Annie Ernaux. Récit d’époques qui s’enchaînent, de morceaux de vie, de traces qu’on ne veut pas oublier et pourtant « s’annuleront subitement les milliers de mots qui ont servi à nommer les choses, les visages des gens, les actes et les sentiments ». Il est question de mémoire, de celle qui nous échappera.

Dès la couverture, l’émotion saisit. Des teintes de nostalgie et de douceur, et un titre tragique qui résonne, comme un appel au secours, comme une ultime requête.

Marie-Louise, la grand-mère de Clémence atteinte d’Alzheimer, vient de faire à nouveau une fugue depuis la maison de retraite où elle est prise en charge. Une de trop pour le centre qui annonce à Clémence et sa mère qu’un traitement chimique va lui être administré pour éviter qu’elle cherche à s’échapper afin de retrouver sa maison d’enfance en bord de mer. Insupportable décision pour Clémence qui entretient une relation très proche avec sa Mamycha. Une fois revenue au centre, Clémence constate que sa grand-mère est abrutie par les médicaments. Un véritable électrochoc qui la pousse, par désespoir, à l’embarquer dans une escapade en voiture loin de cet enfer. Changement de tonalité : un interrogatoire dans un commissariat, Clémence est accusée d’avoir enlevé sa grand-mère. Et les flash-back de ce road-trip imprévu se déroulent sous nos yeux page après page, dans un enchainement de situations plus émouvantes les unes que les autres.

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