Ne m’oublie pas

En exergue, une citation du roman Les Années d’Annie Ernaux. Récit d’époques qui s’enchaînent, de morceaux de vie, de traces qu’on ne veut pas oublier et pourtant « s’annuleront subitement les milliers de mots qui ont servi à nommer les choses, les visages des gens, les actes et les sentiments ». Il est question de mémoire, de celle qui nous échappera.

Dès la couverture, l’émotion saisit. Des teintes de nostalgie et de douceur, et un titre tragique qui résonne, comme un appel au secours, comme une ultime requête.

Marie-Louise, la grand-mère de Clémence atteinte d’Alzheimer, vient de faire à nouveau une fugue depuis la maison de retraite où elle est prise en charge. Une de trop pour le centre qui annonce à Clémence et sa mère qu’un traitement chimique va lui être administré pour éviter qu’elle cherche à s’échapper afin de retrouver sa maison d’enfance en bord de mer. Insupportable décision pour Clémence qui entretient une relation très proche avec sa Mamycha. Une fois revenue au centre, Clémence constate que sa grand-mère est abrutie par les médicaments. Un véritable électrochoc qui la pousse, par désespoir, à l’embarquer dans une escapade en voiture loin de cet enfer. Changement de tonalité : un interrogatoire dans un commissariat, Clémence est accusée d’avoir enlevé sa grand-mère. Et les flash-back de ce road-trip imprévu se déroulent sous nos yeux page après page, dans un enchainement de situations plus émouvantes les unes que les autres.

Un très grand coup de cœur pour ce roman graphique qui prend au cœur, qui creuse au fond de nous pour toucher cette vibrante humanité qui nous relie à nos anciens. Quelle preuve d’amour que de vouloir rendre à sa grand-mère un peu du bonheur qu’elle a perdu, un peu de ce temps où elle était heureuse, dans un touchant retour des choses. Il est question d’amour avant tout, de pulsion de vie, de quête de dignité pour ces êtres fragilisés qui nous ont construit.

Ce n’est pas un documentaire sur la maladie, car chaque personne est frappée différemment, et chaque famille réagit à sa manière. C’est une fuite hors du temps, vitale, unique et intime entre une petite fille et sa grand-mère, la main dans la main, le regard attendrissant de l’une sur le crépuscule de la vie de l’autre. « Trop tard arrive plus vite qu’on le croit ». Un voyage intérieur pour Clémence confrontée au doute, au trouble, au danger, à des responsabilités inédites, pour l’amour de sa grand-mère.

Malgré le sujet lourd, le récit est piqueté de saynètes pleines d’humour qui illustrent avec sensibilité le quotidien complètement chahuté par l’urgence de la destination à atteindre et les moments de connivence inespérés entre ces deux femmes. Plus de 200 pages, un temps nécessaire pour installer progressivement le contexte et la psychologie des personnages, pour prendre le temps de la narration qui alterne moments d’introspections et situations trépidantes. Un détail qui bouleverse : on ne voit jamais les yeux de Marie-Louise derrière les verres blancs de ces lunettes, symbole de son absence de la réalité, sauf une fois, et ça vous chavire le cœur.

Graphiquement, c’est très réussi. Une gamme chromatique chaleureuse, dans un esprit aquarelle mais revisité par des jeux de lumières judicieux, qui apporte beaucoup de modernité et de rythme. La double temporalité du récit ajoute de l’épaisseur à l’intrigue. La qualité de l’impression est au rendez-vous !

Il y a des moments où les livres se répondent : Âge tendre de Clémentine Beauvais et cet ado propulsé parmi les résidents de cette unité Mnémosyne si touchants, Le Plongeon de Séverine Vidal et l’entrée d’Yvonne dans cet EHPAD qu’elle secoue par son envie de vivre, et Ne m’oublie pas où Clémence embarque sa grand-mère atteinte d’Alzheimer dans un mémorable et émouvant road-trip. Des ouvrages qui traitent de ces relations intergénérationnelles et qui mettent en avant nos anciens, si peu visibles. C’est la fête des Grand-Mères ? Alors, une pensée pour les miennes, des femmes libres.


Autrice/Dessinatrice : Alix GARIN
Edition : Le Lombard – 220 pages, 22,50 euros
Année : Janvier 2021

 

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